Journal

Les Archives du Siècle Romantique (28) – Souvenirs d’Albert Vanloo, co-librettiste des P’tites Michu d’André Messager

16 novembre 1897, un mardi : Les P’tites Michu d’André Messager (photo) remportent d’emblée un plein succès lors de leur création aux Bouffes-Parisiens. Il ne se démentira pas (172 représentations suivront sur cette scène), dépassant rapidement les frontières de ce que l’on n’appelait pas encore l’« Hexagone » pour aboutir une décennie plus tard (du 31 janvier au 23 février 1907), au triomphe de The Little Michus au Garden Theatre de Broadway. « La reconnaissance du compositeur est désormais complète, écrit Christophe Mirambeau dans son indispensable « André Messager, le passeur de siècle » (1) : après l’Europe et la Grande Bretagne, l’Amérique – et même une partie de l’autre hémisphère de la planète – sifflote à son tour les mélodies chantournées du maître. »
On avait perdu de vue les P’tites Michu, jusqu’à ce qu’une production de la Compagnie Les Brigands, initiée par le Palazzetto Bru Zane, nous permette de les retrouver, dans une mise en scène enlevée et délicieusement acidulée de Rémy Barché. Ce spectacle créé à Nantes (en version avec grand orchestre) en mai 2018, a ensuite fait étape en divers lieux (en version pour ensemble de 12 instruments de Thibault Perrine) – dont le théâtre de l’Athénée à Paris en juin 2018 – jusqu’à deux représentations à l’Opéra de Reims il y a peu.

Les P'tites Michus (m.e.s. Rémy Barché) © Nemo Perier Stefanovitch

En attendant la prochaine tournée des P'tites Michu en fin d'année (novembre-décembre, à Rungis, Rouen, Bourges, Saint-Etienne et Tours), on peut découvrir l’enregistrement réalisé lors de la création nantaise, l’Orchestre National des Pays de la Loire étant joyeusement entraîné par la baguette de Pierre Dumoussaud. Vrai régal que de retrouver les délicieuses Violette Polchi (Marie-Blanche) et Anne-Aurore Cochet (Blanche-Marie) et toute une distribution haute en couleur (dont Damien Bigourdan et Marie Lenormand – irrésistibles ! – en M. et Mme Michu). Voilà de quoi raviver d’excellents souvenirs chez ceux, nombreux, qui ont apprécié le spectacle, et de tout simplement faire le bonheur des discophiles qui feront connaissance avec l'opérette en trois actes de Messager grâce aux deux galettes rangées sous la couverture rose bonbon du nouveau volume de la collection Bru Zane/Opéra Français (2). Très documentées, les contributions de Christophe Mirambeau, Alexandre Dratwicki et Etienne Jardin qui les accompagnent permettent quant à elle de resituer l’ouvrage dans son contexte – pour mieux goûter le chic et le charme d’un compositeur « spirituellement savant ».

Et puisque la réussite des P’tites Michus est le fruit de la collaboration du musicien avec deux librettistes, Albert Vanloo et Georges Duval, ce 28e épisode des Archives du Siècle Romantique, fait place aux souvenirs du premier d’entre eux. Savoureux récit de ses retrouvailles avec un confrère, un temps perdu de vue, et de la manière dont les deux compères se lancèrent dans un projet qui allait tant faire pour la gloire d’André Messager (3).
 
Alain Cochard
(04/01/19)

 *  *
*

 

Extrait de Sur le plateau. Souvenirs d’un librettiste par Albert Vanloo (Paris : Ollendorff, 1917)
 
Un jour que je remontais la rue de Clichy – exercice auquel je me suis livré quotidiennement et sans grand plaisir pendant un bon nombre d’années – je fus rejoint en route par Georges Duval, que j’avais connu à l’époque déjà lointaine où j’avais commencé avec mon ami Arnold Mortier, le “monsieur de l’orchestre” du Figaro, dont la rubrique s’est perpétuée jusqu’à présent, toujours aussi jeune et aussi brillante qu’au temps de son spirituel créateur – il y a quarante ans décela ! Duval, lui, était à l’Événement où, en dehors des Échos de Paris et de nombreuses chroniques, il avait entrepris de donner chaque jour une soirée théâtrale à l’instar de la nôtre, ce qui ne l’empêchait pas, pour se reposer, de produire sans relâche livres, romans et pièces de théâtre. Après nous être trouvés tant de soirs ensemble dans toutes les salles et dans toutes les coulisses de la capitale, nous avions, à la longue, fini par nous perdre un peu de vue. Cette rencontre nous fut donc une surprise.
— Que faites-vous dans ce quartier ? me demanda-t-il.
— Je rentre chez moi, tout simplement. Et vous ?
— Moi aussi. Alors, vous demeurez par ici ? 
— Depuis six mois, rue de Bruxelles.
— Rue de Bruxelles ! Mais c’est ma rue ! Quel numéro ?
— 40.
— C’est trop fort ! Il y a plus de deux ans que je suis au 42. Nous étions tout à fait voisins sans nous en douter.
Tout en cheminant, nous étions arrivés.
— Tenez, me dit Duval en me désignant un balcon, voici mon logis.
— Et voici le mien, lui répondis-je en lui montrant le balcon limitrophe.
— Mais nous sommes encore plus voisins que je ne le croyais ! C’est charmant ! Nous allons pouvoir continuer notre conversation là-haut.

André Messager © Archives Leduc

En effet, nos cinq étages respectifs grimpés, nous nous retrouvions presque coude à coude. Il était bien évident que le hasard ne s’était pas ainsi donné pour rien la peine de nous rapprocher. Dès le lendemain, obéissant à notre destinée, nous commencions à collaborer. Comme l’Athénée, sous la direction de Maurice Chariot, allait abandonner la comédie, et se préparait à reprendre Le Jour et la Nuit, cela nous décida à chercher immédiatement un livret d’opérette, qui pourrait avoir son tour dans le courant de la saison suivante. Moins d’une semaine après, nous étions en plein scénario des P’tites Michu. Les bruits de la rue étant tout de même un peu gênants pour un travail suivi de balcon à balcon, il nous fallait bien de temps en temps nous résigner, tantôt l’un, tantôt l’autre, à descendre les cinq étages pour remonter les cinq correspondants, mais ce n’était pas sans déplorer de n’avoir pas à notre disposition une fée bienfaisante à qui il aurait suffi d’un coup de baguette pour nous éviter cette peine. Hélas ! Depuis feu Clairville, les fées ont disparu. Car il y croyait bien, l’excellent homme, à ses fées. N’est-ce pas lui qui, à un collaborateur qui désespérait de sortir d’une situation, disait le plus sérieusement du monde : 
— Pardon, mon cher ami, vous oubliez que la Fée des Lilas est toute-puissante !
Tout d’abord, notre scénario marchait à souhait : les situations, les personnages, les incidents, se présentaient avec une facilité des plus encourageantes. Il y avait pourtant un point noir auquel nous ne pouvions songer qu’en tremblant, le dénouement. Comment reconnaître, entre ces deux fillettes mélangées dès le berceau, la fille d’une marquise et celle d’une paysanne ? Il va sans dire que les combinaisons les plus invraisemblables et les plus compliquées étaient tour à tour mises en avant et repoussées avec horreur. Nous nous trouvions bel et bien accrochés et sur le point de donner nos deux langues à la légion de chats qui profitaient des ombres de la nuit pour s’ébattre amoureusement dans le square Vintimille, sous les yeux de Berlioz, impassible et de bronze. Après une série de séances “à blanc”, Duval me dit un jour :
— Je crois bien qu’il va nous falloir y renoncer. C’est à ce moment-là qu’on nous attendra et nous sommes flambés d’avance, si nous ne trouvons pas pour dénouer quelque chose de tout à fait naturel.
Naturel ! Ce simple mot fut un éclair : le naturel allait nous donner la solution tant cherchée. Le caractère d’abord, ensuite la ressemblance. Deux jours après, nous avions établi l’épisode du portrait de la marquise et de la transformation de la petite Michu numéro deux, qui produisit à la représentation un si joli effet de surprise. Dès lors, les trois actes ne tardaient pas à être tout à fait sur pied. Seulement, il s’était écoulé un peu plus de temps qu’il n’aurait fallu et, lorsque la pièce fut enfin terminée, le théâtre auquel nous la destinions avait encore une fois changé de genre et renoncé à l’opérette pour revenir à la comédie.
Heureusement, les Bouffes-Parisiens allaient, tout à point, rouvrir avec une nouvelle direction. 
 
Albert Vanloo

(1) Christophe Mirambeau : « André Messager, le passeur du siècle » ( Actes Sud/ Palazzetto Bru Zane, 505 p, 13,50 €)

(2) Livre-Disque (2CD) Bru Zane/ Opéra Français

(3) Retrouvez le récit autobiographique de Messager, écrit en 1908 à la demande de la revue Musica : www.concertclassic.com/article/les-archives-du-siecle-romantique-21-andre-messager-par-andre-messager-musica-septembre-1908
 
Photo © Archives Leduc

Partager par emailImprimer

Derniers articles