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Le Disque de la Semaine – « Liszt, une divine tragédie » par Thomas Ospital (1 CD Hortus)

Le 6 mai 2015, Thomas Ospital et Baptiste-Florian Marle-Ouvrard, nommés titulaires à la suite de Jean Guillou, offraient à Saint-Eustache un mémorable concert de prise de fonction, dont une Fantaisie et Fugue sur le choral "Ad nos, ad salutarem undam" de Franz Liszt d'une intense poésie par Thomas Ospital (1). Un an plus tard était inauguré l'orgue Grenzing de Radio France, dont Thomas Ospital devint aussitôt le premier organiste en résidence. Nouvelle étape dans le parcours fulgurant du jeune musicien en cette année 2017, placée sous le signe de l'enseignement : après les cours dispensés en juillet à l'Université de Cambridge à l’invitation du Royal College of Organists, il est désormais professeur d’harmonisation au clavier au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, où il y enseigne par ailleurs l’harmonie pour les ingénieurs en formation supérieure aux métiers du son – on peut imaginer qu'il aura porté une oreille experte à la prise de son, signée Roger Lenoir (Apml), de son exploration de l'orgue selon Liszt.

Après ces trois années qui l'ont vu accéder à l'une des tribunes les plus prestigieuses qui soient, être invité à promouvoir l'orgue dans la première institution de diffusion musicale de notre pays et intégrer son lieu d'enseignement le plus emblématique, à tout ceci s'ajoutant une très active carrière de concertiste, il restait à Thomas Ospital une étape d'importance : le disque. Si les CD/CD-ROM accompagnant chaque numéro de la revue Orgues Nouvelles l'avait déjà fait entendre en la cathédrale « Saint-Louis-Roi-de-France » de La Nouvelle Orléans (ON18, automne 2012) puis à Notre-Dame-du-Taur à Toulouse (ON23, hiver 2014), ce Liszt, une divine tragédie marque bel et bien, en écho au concert de 2015, ses débuts discographiques.
 

Liszt : Orphée, transc. L. Robilliard  (ext.)

Les occasions de faire resplendir l'extraordinaire virtuosité instrumentale et musicale requise par l'orgue de Liszt ne manquent certes pas dans ce programme d'une grande maturité, mais le propos – ainsi que le sentiment général à l'écoute – est en fait tout autre. L'intention était de suggérer « une sorte de mini-opéra romantique "ohne Worte" » – dont Ad nos s'impose naturellement tel le point culminant, en lui-même multiple et contrasté, d'une souplesse et d'une gravité répondant puissamment à l'idée conductrice. L'enchaînement s'y révèle globalement sombre, pour une approche en forme de réflexion sur la création et la mort, l'interprète semblant sauter d'emblée l'étape virtuose et parfois démonstrative (sans jamais rien sacrifier dans le texte de ce qui pourrait en relever) souvent associée au grand répertoire romantique, pour mieux se concentrer sur la restitution par le souffle et le timbre de climats poétiques décantés.

Thomas Ospital © Chris White

Orphée ouvre cette pérégrination, suivi d'Ad nos et de Funérailles (transcription de Louis Robilliard, ainsi qu'Orphée), celles-ci d'un moindre vertige en termes de révolte ou d'angoisse communicatives à l'issue de la fameuse et inexorable progression dynamique, la résolution de la tension semblant d'avance acquise. Deux méditations referment le programme : Am Grabe Richard Wagners (réminiscence en forme de « tombeau » sur un thème d'Excelsior de Liszt qui avait inspiré Wagner pour Parsifal) et Consolation IV, en guise d'ultime résolution du drame. Pour un premier essai au disque, réussite et suprême exigence sont indéniablement au rendez-vous.

Thomas Ospital © Mirko Cvjetko
 
L'éventail de l'orgue, à travers le temps et sa propre diversité esthétique sur le plan instrumental, conduit les musiciens à sans cesse changer d'univers. Improvisateur formidablement doué, à même de donner le meilleur de lui-même tant dans la grande forme que dans la miniature – pas la moindre intervention lors d'un office à Saint-Eustache qui ne soit immédiatement habitée et sentie –, Thomas Ospital se produira à Radio France lors du ciné-concert du 20 décembre : Le Mécano de la « General » (1926) de Buster Keaton – avant de réitérer la performance le surlendemain, autrement car dans un tout autre contexte acoustique, à l'orgue Walcker (1943) de la basilique Santa María de Uribarri de Durango, en Pays basque espagnol. Un mois plus tard exactement, c'est aux enfants qu'il proposera de découvrir l'instrument orgue (2). Le Grenzing aura retenti juste avant, le 17 janvier, sous les doigts virtuoses de Stephen Tharp (3) : répertoire et transcription romantiques, puis jouera un rôle pivot en février lors du Festival Présences 2018, dont la figure de proue sera l'organiste et compositeur Thierry Escaich – le second CD de Thomas Ospital, enregistré sur le Grenzing et consacré en miroir à Bach et à Escaich, est annoncé pour janvier 2018.
 
Michel Roubinet

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"Liszt, une divine tragédie", Thomas Ospital (orgue van den Heuvel de Saint-Eustache, Paris) / 1 CD Hortus 145
 

(1) www.concertclassic.com/article/concert-inaugural-saint-eustache-recital-saint-severin-thomas-ospital-et-baptiste-florian
 
(2Les Enfantines – L'orgue : tout un monde de sons – concert jeune public (de 3 à 6 ans), 20 janvier 2018
Thomas Ospital & Musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France
www.maisondelaradio.fr/evenement/concert-jeune-public/lorgue-tout-un-monde-de-sons-0
 
(3) Récital de Stephen Tharp à l'orgue Grenzing de Radio France, 17 janvier 2018
www.maisondelaradio.fr/evenement/recital/recital-dorgue-stephan-tharp
 
"Le Mécano de la "General", Thomas Ospital (orgue)
20 décembre 2017 - 20h
Paris - Auditorium de Radio France

www.maisondelaradio.fr/evenement/cine-concert/t-ospital-le-mecano-de-la-general

 
 
Sites Internet
 
Thomas Ospital
thomasospital.com
 
Festival Présences 2018 / Thierry Escaich, un portrait
www.maisondelaradio.fr/festival-presences-2018
 
Saison 2017-2018 de Radio France / concerts avec orgue
www.maisondelaradio.fr/concerts-avec-orgue

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