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L’Ambassadrice d’Auber à L’Alhambra - Délicieuse résurrection - Compte-rendu

Vive les petites compagnies lyriques ! En l’espace d’une bonne quinzaine de jours, Paris a pu coup sur coup se régaler de trois spectacles aussi séduisants qu’aboutis : le doublé offenbachien Croquefer/Île de Tulipatan des Brigands à l’Athénée (qui se prolonge jusqu’au 13 janvier), le Hänsel und Gretel de la Péniche Opéra à l’Espace Cardin et, pour trois dates le week-end passé, L’Ambassadrice de Daniel-François-Esprit Auber à L’Alhambra. On est d’autant plus heureux de saluer cette dernière entreprise qu’elle constitue le tout premier spectacle d’une jeune compagnie née en 2012, Les Frivolités parisiennes, dont on doit la fondation à deux musiciens passionnés de musique légère : Benjamin El Arbi et Mathieu Franot.

Le succès repose d’abord sur le choix d’une rareté qui méritait amplement d’être exhumée – à en juger par la fréquentation de la première, elle a attisé la curiosité du public. Directeur du chant des Frivolités parisiennes, Pierre Girod a épluché bien des partitions d’Auber avant de jeter son dévolu sur L’Ambassadrice, opéra-comique en trois actes. De sa première en 1836 à la chute du Second Empire l’ouvrage connut un beau succès ; la présence d’un ambassadeur de Prusse parmi les sept personnages explique que les choses changèrent du tout au tout par la suite.

Musique charmeuse et efficace au service d’un livret bien troussé de Scribe, L’Ambassadrice conserve force atouts près de deux siècles après sa création. Sous des dehors légers et insouciants on y loue la supériorité du talent et de l’art sur l’argent et les titres avec pour morale l’histoire ces paroles du personnage principal, Henriette : « Pour sa gloire et pour son bonheur la véritable artiste ne doit jamais cesser de l’être ». Livret séduisant aussi car il comporte des moments de théâtre dans le théâtre (la répétition du duo au I, l’Acte III situé dans une loge d’opéra), de musique dans la musique (la « leçon de chant » de la raide comtesse à Henriette au II) : matériau de rêve pour un metteur en scène imaginatif.

Forte de solides études musicales et musicologiques, fine connaisseuse du répertoire de l’opéra-comique, la jeune Charlotte Loriot aura été la femme de la situation si l’on peut dire. Pour ce tout premier spectacle des Frivolités parisiennes, elle signe (dans une scénographie aussi simple qu’habile d’Aurélie Thomas), une mise en scène vivante mais jamais inutilement agitée. Les choses drôles et légères demandent du sérieux : on ne voit pas passer les deux bonnes heures que dure l’ouvrage tant cela est bien mené, drôle et sensible ; en un mot futé.

Charlotte Loriot dessine fermement les caractères de ses personnages sans jamais rien d’outrancier. Fine équipe que celle réunie pour le retour de L’Ambassadrice sur une scène parisienne : la délicieuse Henriette de Magali Léger déploie agilité vocale et fraîcheur face au Bénédict tendrement amoureux de Jean-François Novelli. Entrée en haut de forme, lunette noires et long manteau à revers de fourrure : le duc de Valberg (l’ambassadeur) de Christophe Crapez ne passe pas inaperçu et montre le ténor composant un personnage plus complexe que le rôle ne le laisse a priori supposer. Le chaleureux mezzo de Laure Ilef trouve un emploi idoine en Mme Barneck, sympathique tante d’Henriette, tandis qu’Estelle Lefort compose une Charlotte pincée, idéalement jalouse de l’héroïne. Dorothée Thivet feint avec art la raideur de la comtesse Augusta, tandis que Guillaume Paire possède la voix et la présence exubérante requises pour Fortunatus, l’Italien directeur de théâtre.

A la tête de l’Orchestre de Frivolités parisiennes (un vingtaine de musiciens parmi lesquels Mathieu Franot tient la clarinette et Benjamin El Arbi le basson) ; Mathieu Romano démontre que son talent ne se limite par à la direction de l’excellent Chœur Aedes, fondé par ses soins en 2005. Il mène la musique d’Auber avec une finesse, un plaisir, un entrain et une attention au plateau qui démontre sa connaissance des voix. Quant aux mines complices de ses instrumentistes, elles disent l’enthousiasme des belles aventures qui commencent…

On n’aura pas le mauvais goût d’ergoter sur quelques petits détails de « réglage », inévitables pour ce qui est la « première des premières » des Frivolités parisiennes, ni sur l’acoustique mate d’une salle qui aura permis à la jeune compagnie de faire ses débuts à Paris. Une seul regret : vous parler de cette Ambassadrice alors qu’elle a déjà quitté la scène de L’Alhambra. Mais on ne doute pas que cette production aura su éveiller l’intérêt de responsables de théâtres ou de festivals curieux et qu’on la retrouvera bientôt ailleurs.

Prochaine production des Frivolités parisiennes : Le Colin-Maillard, opéra-comique d’Aristide Hignard sur un livret de Carré et Jules Verne, les 27, 28 et 29 mars à Amiens (Espace Jacques-Tati). Vive la curiosité !

Alain Cochard

Auber : L’Ambassadrice – Paris, Théâtre de l’Alhambra, 4 janvier 2013
Site des Frivolités parisiennes : http://lesfrivolitesparisiennes.com

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Photo : Sandrine Lehagre
 

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