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Jean-Yves Ossonce dirige A Flowering Tree de John Adams au Châtelet - « J’aime partir du cœur des œuvres »

On avait déjà entendu Jean-Yves Ossonce au Châtelet, avec son bel Orchestre symphonique Région Centre-Tours lors de la création de Pastorale de Gérard Pesson en 2009, puis à la tête de l’Orchestre de Navarre pour Il Postino de Daniel Catán en 2011. La relation de confiance du chef avec le théâtre parisien et son directeur Jean-Yves Choplin se confirme puisqu’il est de retour avec ses musiciens tourangeaux à l’occasion d’une production de A Flowering Tree de John Adams, que le réalisateur indien Vishal Bhardwaj met en scène avec la complicité de son compatriote Sudesh Adhana (scénographie et chorégraphie).

Jean-Yves Ossonce ne cache pas son bonheur de retrouver une salle où il aime travailler, ni sa grande admiration pour Jean-Luc Choplin, pour « la manière dont il a fait quelque chose de différent au Châtelet. Il ne s’en vante jamais mais, quand on discute avec lui, on s’aperçoit qu’il a eu plusieurs vies. Il connaît merveilleusement bien la danse contemporaine, il a très bien connu John Cage… Son ouverture d’esprit est rarissime. »

D’une exceptionnelle Bérénice de Magnard à l’Opéra de Tours (1) il y a peu, à A Flowering Tree , Jean-Yves Ossonce réalise un grand écart en matière de répertoire. De plus, entre ces deux spectacles lyriques, le chef a dirigé la première à Tours de la 9ème Symphonie de Mahler (2). « Grand écart oui, mais c’est aussi pour ça que je fais ce métier, répond un artiste aussi curieux qu’éclectique. Je pense que je m’ennuierais énormément à refaire éternellement les mêmes œuvres. J’adore le grand répertoire, mais il ne se revivifie et, nous interprètes, ne nous revivifions qu’au contact de choses nouvelles. Il faut absolument le faire. Il faut prendre la peine et le plaisir de jouer les œuvres. Ça ne va pas toujours de soi : le matériel d’orchestre de Bérénice par exemple est une épouvante ; un assemblage de photocopies de strates superposées dont la première remonte à 1911. C’est tout différent avec A Flowering Tree où l’efficacité américaine nous vaut un matériel impeccable, avec le soin énorme – et bien connu – que met Adams à orchestrer et qui ne fait que s’enrichir au fil des ans. »

A Flowering Tree est la première partition de Adams que dirige Jean-Yves Ossonce, mais la musique du compositeur américain n’est pas nouvelle dans son univers et ce depuis longtemps déjà. « Lorsque je travaillais en Angleterre à la fin des années 1990, se souvient-il avec un certain amusement, je partais toujours là-bas avec une valise vide que je remplissais après avoir fait de vraies razzias de partitions chez Chappel sur New Bond Street. Parmi elles figuraient des œuvres de Adams qui sont désormais de grands classiques, Harmonielehre par exemple. Par la suite, j’ai aussi découvert comme nombre de mélomanes la musique de Adams au fil des parutions discographiques. »

« Quand je me suis penché sur A Flowering Tree, j’ai été un peu sidéré par la complexité des strates dans l’orchestration. Adams, à partir d’un matériau assez simple, d’un point de départ conceptuel, a su faire progresser l’écriture en la complexifiant ; je trouve ça remarquable. Il faut aussi considérer que le compositeur a beaucoup évolué dans le temps. Que de chemin parcouru entre ses premières œuvres pour orchestre et The Gospel According to the Other Mary ! »

«A Flowering Tree est une œuvre touchante avec sa naïveté revendiquée. Elle s’inspire d’un conte indien, un narrateur est présent tout le long de la partition. C’est un conte initiatique qui montre que chacun doit faire son chemin, enlever ses peaux les unes après les autres pour arriver à son équilibre, à sa vérité. Créé en 2006, A Flowering Tree a été composé à l’occasion du 250ème anniversaire de la naissance de Mozart et c’est une forme d’hommage au Mozart de La Flûte enchantée. Jean-Luc Choplin a fait appel à un cinéaste indien, Vishal Bhardwaj, pour la mise en scène. J’aime beaucoup les artistes tel que lui, qui ne disent pas grand chose, qui ne marchent pas par grandes proclamations mais dont on sent que l’imaginaire est très fort, très présent ; ça leur donne une autorité tranquille et une grande sérénité.»
«La partie de chœur, délicate à réaliser, est très importante dans l’ouvrage et je dois dire que Stephen Betteridge effectue un travail remarquable avec le Chœur du Châtelet. Quant à David Curry (Le Prince), Franco Pomponi (Le narrateur) et Paulina Pfeiffer ( La Princesse), ils ont tous déjà travaillé au Châtelet et cela favorise une préparation du spectacle dans des conditions optimales. » 
« J’aime partir du cœur des œuvres », confie Jean-Yves Ossonce. Avec l’équipe qui l’entoure, on lui fait toute confiance pour nous faire goûter pleinement la saveur si particulière du Flowering Tree, à partir du 5 mai et pour cinq représentations.

La venue du chef à Paris avec son Orchestre symphonique Région Centre-Tours ne pourra en outre qu’attirer l’attention du public sur le travail remarquable effectué à l’Opéra de Tours, maison découvreuse et inventive. Les grandes lignes de la saison 2014-2015 ?  « Nous poursuivons le travail avec Gilles Bouillon et nous ouvrons la saison par un nouveau Cosi fan tutte. J’aime découvrir de nouveaux metteurs en scène et Catherine Dune, chanteuse comme vous le savez mais excellente metteuse en scène aussi, va se charger d’un spectacle regroupant La Voix humaine et L’Heure espagnole, deux ouvrages qui n’ont pas été donnés à Tours depuis très longtemps – il faut remonter jusqu’aux années 70 pour le Ravel. Ce sont deux œuvres contrastées, deux aspects du couple en état de crise, et il m’a semblé intéressant d’associer ces deux univers diamétralement opposés. Le Triptyque de Puccini n’a semble-t-il jamais été donné dans son intégralité à Tours, seulement Il Tabarro et Gianni Schicchi ; ce sera fait la saison prochaine dans le cadre d’une coproduction avec Metz et Maribor.»

« Il est très important aussi de garder le contact avec les grands ouvrages du répertoire, car ce sont eux qui font venir pour la première fois un nouveau public –  et il faut se préoccuper de son renouvellement ! Cosi, Traviata et, au moment de fêtes, La Chauve-Souris participent de cette démarche. Nous réalisons le Strauss en coproduction avec Reims et Avignon. J’ai découvert qu’au même moment l’Opéra comique monte également La Chauve-Souris dans une nouvelle version française. Ils ont raison car l’ancienne, que j’ai pratiquée jadis, n’est pas possible ! J’ai préféré pour ma part opter pour la solution consistant à faire les parties chantées en allemand et les dialogues en français ; c’est une convention comme une autre et ça fonctionne très bien. » 

« Nous proposons aussi Les Caprices de Marianne de Sauguet, ouvrage qui nous permet de renouer avec un répertoire français qui nous est cher à Tours. Mais nous ne serons pas les seuls à mettre à l'affiche une production qui s’inscrit dans la quinzaine de dates d’une tournée organisée par le CFPL (Centre Français de Promotion Lyrique). D’ailleurs l’équipe canadienne qui a été retenue pour la mise en scène de ce spectacle est celle que j’avais choisie – elle faisait là ses débuts européens – pour le Don Giovanni monté octobre dernier à Tours et repris peu après à Reims. C’est pendant qu’ils étaient en train de répéter Don Giovanni à Tours que les artistes canadiens ont fait un saut à Paris pour présenter leur projet au CFPL et… ils ont immédiatement conquis le jury !» 
 
 Alain Cochard
(Entretien avec Jean-Yves Ossonce réalisé le 18 avril 2014)
(1) Lire notre CR : http://www.concertclassic.com/article/berenice-dalberic-magnard-lopera-d...
(2) lire le CR de Michel Le Naour : http://www.concertclassic.com/article/la-9eme-symphonie-de-mahler-lopera-de-tours-une-emotion-partagee-compte-rendu
 
Adams : A Flowering Tree
5, 7, 9, 11 et 13 mai 2014
Paris – Théâtre du Châtelet
http://www.concertclassic.com/concert/flowering-tree
http://chatelet-theatre.com/2013-2014

Photo © Gérard Proust

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