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Hommage à André Isoir (1935-2016) - À la jonction de l'orgue français et de l'univers de Bach

Sans doute ne vit-on que rarement cohabiter, à un degré aussi irrésistiblement fécond, une telle exigence musicale rehaussée d'une telle modestie, autant de rigueur musicologique et instrumentale en regard d'une spontanéité et d'une éruptive énergie hautes en couleur, si pleinement sensibles en concert, couronnées d'une franche humanité : après de longues années difficiles durant lesquelles la maladie l'avait contraint à nous priver de sa respiration musicale si chaleureusement singulière, André Isoir (20 juillet 1935 – 20 juillet 2016) nous a quittés le jour même de ses 81 ans. Mais comme Marie-Claire Alain il y a déjà plus de trois ans (1), la magie du disque préserve à jamais le legs considérable de ce nom parmi les plus éclatants et riches d'enseignement de l'orgue français.
 
Natif de Saint-Dizier (Haute-Marne), c'est à Paris qu'il paracheva ses études musicales, auprès d'Édouard Souberbielle à l'École César Franck puis de Rolande Falcinelli au Conservatoire, avant de réserver lui-même une place d'importance à l'enseignement, aux Conservatoires d'Angers, d'Orsay et de Boulogne-Billancourt – où son seul nom, comme tous les grands maîtres, suffira à attirer les meilleurs éléments. Parfait virtuose (on sait qu'il remporta le fameux concours de St Albans, en 1965, puis trois années de suite celui de Haarlem, en Hollande : 1966, 1967 et 1968 !), il témoignait d'une connaissance de la machine orgue qui était l'une des clés de son approche des œuvres, à l'étude scrupuleuse des textes répondant une réalisation sonore en idéale adéquation, qu'il s'agisse d'orgues historiques ou contemporains : l'esprit d'ouverture d'André Isoir sous-tendait chacune de ses entreprises musicales. Ses compétences en facture instrumentale se trouvent corroborées par nombre d'écrits mais se concrétisèrent également dans la réalisation d'une insolite régale, avec Jean-François Clément, instrument que l'on peut entendre dans son disque L'orgue français à la Renaissance.
 
Ses tribunes furent toutes parisiennes : Saint-Médard (1952-1964), puis Saint-Séverin (1964-1973) lorsque le vénérable instrument de l'église du Quartier latin fut reconstruit par Alfred Kern (il y entendit Helmut Walcha jouer L'Art de la Fugue de Bach, mémorable préfiguration d'un accomplissement en devenir), enfin Saint-Germain-des-Prés, où il fut cotitulaire avec Odile Bailleux (également passée par l'École César Franck et qui y suppléait Antoine Reboulot depuis 1966), dont le grand-orgue venait à son tour d'être reconstruit, par Haerpfer-Erman : indéniablement l'un des plus beaux de la capitale pour le répertoire classique français, sur lequel Isoir enregistra dès 1973 une noble et tonique Messe des Paroisses de Couperin – l'Histoire en mouvement de l'orgue à Paris. Sa participation au label Calliope (sa principale maison de disques, mais pas la seule : Studio Musique [merveilleux albums avec Michel Giboureau, hautbois], Pierre Verany, Triton, Ligia…), créé par Jacques Le Calvé, était alors toute récente. En 1971, pour célébrer la réfection (1967) de l'orgue de Saint-Jacques de Compiègne, André Isoir avait été sollicité : Raison, Boyvin et Nivers furent les premiers maîtres qu'il inscrivit à sa discographie, loin d'imaginer ce qu'elle allait devenir – l'une des plus vastes qui soient !
 
Des précurseurs de la Renaissance aux maîtres de la première moitié du XXe siècle, André Isoir servit toutes les époques de la musique, aussi à l'aise dans le style louis-quatorzien que dans celui de César Franck, notamment. Il en résulta, au cœur d'une insigne collection Calliope : Le Livre d'or de l'orgue français (1) – où l'on trouve, entre autres, les Messiaen de Louis Thiry – un ensemble de gravures offrant un exceptionnel panorama de la musique française, immense domaine devenu l'un des pôles du parcours d'Isoir, tant au disque qu'au concert. L'autre pôle, ce fut Bach, naturellement, bien que sans avoir initialement, une fois encore, envisagé les proportions que cela devait prendre…
 
 « […] nous n'avions pas du tout pensé à une intégrale Bach. Il s'agissait simplement d'un disque d'orgue consacré à Bach, le but recherché étant d'offrir une carte de visite à la maison Calliope. Les Toccatas s'imposaient. Le début de l'aventure – mais sans le savoir – c'était en 1975…», me confiait-il à l'issue du grand œuvre, en 1991 (Diapason, n°376, novembre 1991). À la question de savoir ce qui peut pousser un musicien à graver tout Bach, il répondait, aussi modestement que sincèrement : « Parce qu'on a la faiblesse de penser que l'interprétation d'une œuvre à laquelle on a consacré – mais avec bonheur – tant de temps et de travail, d'intérêt et de passion, mérite peut-être de rester. C'est également une manière, différente de l'enseignement – lequel me tient particulièrement à cœur – de transmettre ce que l'on a soi-même approfondi au fil des ans. Mais je ne me fais pas d'illusions, je sais très bien que dans dix ou quinze ans, les gens diront : ah non !, écoutez-moi ça, voilà comment Isoir jouait Bach à l'époque ! ».

 © La Dolce Volta

Vingt-cinq ans plus tard, rien de tel n'est arrivé : le Bach d'Isoir, si personnel et foncièrement original, équilibré et positivement « en marge » de la redécouverte de l'orgue ancien (mais que l'album gravé sur le grandiose et historique Gabler de Weingarten est beau !), n'a rien perdu de son actualité, tant sur le plan de l'interprétation proprement dite que sur celui de cette aptitude à la transmission musicale qui lui importait tant. Lui-même disait superbement, et avec quelle lucidité, les raisons de cette future atemporalité de son Bach : « L'idée qui m'animait n'était d'ailleurs pas seulement de "rester" (!) – et peu importe combien de temps –, mais d'offrir à l'auditeur une interprétation que je dirais raisonnée. On a plus ou moins le choix entre enregistrer dans l'esprit du concert – la première audition est flatteuse, la suivante peut l'être moins –, ou de proposer une approche qui s'écoute et se réécoute sans en souffrir. Cette manière de sobriété n'empêche évidemment pas la chaleur du jeu. Avec le recul cependant, quand je réécoute les premiers enregistrements, je me demande parfois si je ne suis pas allé un peu loin. […] Mon approche est aujourd'hui sensiblement différente. J'essaie de garder naturellement la même correction vis-à-vis du texte, tout en donnant presque une impression de "jeté" – la gouge du sculpteur –, pour concilier à la fois le travail véritablement approfondi et le sentiment, pour l'auditeur, de l'instant unique du concert. »
 
C'est aussi cette évolution sensible du musicien et de l'interprète qui fait le prix de son grand cycle Bach. Et d'évoquer « …un rêve, pour couronner l'intégrale Bach – L'Art de la Fugue, naturellement. Mais il y faudra du temps, beaucoup de temps… ». Huit ans exactement (1999), de manière à paraître en 2000 pour l'Année Bach, absolue réussite entrée d'emblée dans la légende : Die Kunst der Fuge par Isoir à Saint-Cyprien-en-Périgord est indéniablement l'un de ses plus grands chefs-d'œuvre au disque. André Isoir s'en était de nouveau expliqué, lors de cette parution (Diapason, n°468, mars 2000) : « S'il m'a fallu du temps depuis la fin de l'intégrale, c'est que cette œuvre, naturellement, me faisait un peu peur. C'est très difficile de rendre justice à l'élégance du contrepoint tout au long d'un cycle qui n'est pas introverti mais avant tout lyrique. Car s'il reflète une conception intellectuelle d'une incroyable envergure – Bach avait un sens de la combinatoire exceptionnel qui ne peut qu'intimider –, son interprétation exige autant de vie que de raffinement. Pour l'orgue, il fallait un instrument d'une absolue précision, chantant mais avec du corps – et une acoustiqu. » Ce qu'il formule à merveille, s'agissant de cette vertigineuse somme musicale de Bach, convient tout aussi idéalement pour qui serait tenté de résumer l'art d'André Isoir.
 
Ce double voyage, d'un côté l'orgue français, de l'autre celui de Bach, qui pour tout interprète revient aussi à partir à la découverte de soi, filtre essentiel au travers duquel la musique parvient ensuite à l'auditeur, on peut par bonheur continuer de le goûter, et mieux que jamais. Le label La Dolce Volta reprend, en les remastérisant de somptueuse manière, les gravures Calliope d'Isoir. Sont d'ores et déjà disponibles d'une part le versant classique du Livre d'or de l'orgue français (Couperin, Grigny, Guilain, Du Mage, Clérambault…, 6 CD) ; d'autre part ses gravures Bach : les Toccatas et Fugues telles que réengistrées à Saint-Cyprien (1993) ; L'Art de la Fugue, naturellement et sur le même instrument ; un coffret intitulé L'orgue concertant (3 CD reprenant Sinfonias [avec Le Parlement de Musique et Martin Gester], Sonates en trio et Concertos pour orgue) – et pour les plus gourmands l'intégrale de l'orgue de Bach (15 CD). C'est le privilège des musiciens aussi splendidement honorés par le disque, et réciproquement, que de pouvoir à jamais demeurer – tant qu'il y aura des esprits et des cœurs prêts à continuer de recevoir, toujours avec une infinie reconnaissance, les fruits de l'œuvre immense accomplie.
 
Michel Roubinet

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Les obsèques d'André Isoir seront célébrées le mercredi 27 juillet, à 10 heures, en l’église Saint-Germain-des-Prés, accompagnées de l'orgue dont il fut longtemps titulaire.
 
(1) Marie-Claire Alain (1926-2013) – Une vie pour l’orgue
www.concertclassic.com/article/marie-claire-alain-1926-2013-une-vie-pour-lorgue
 
(2) À l'entreprise discographique monumentale proprement dite répondait un ouvrage, lui-même intitulé Le Livre d'or de l'orgue français (Calliope-Marval, 1976), dû aux plumes brillantissimes de Harry Halbreich (Les précurseurs, Le Grand Siècle, Couperin et Marchand, Grigny et Lebègue, L'orgue français à la Révolution, Olivier Messiaen) et de Gilles Cantagrel (Le siècle de Louis XIV, les Noëlistes du XVIIIe siècle, L'orgue français après la Révolution, César Franck, L'orgue symphonique).
 
Signalons que Pascale Rouet, rédactrice en chef de la revue trimestrielle Orgues Nouvelles et elle-même ancienne élève d'André Isoir, lui a consacré un ouvrage réalisé sur la base d'interviews : André Isoir, histoire d’un organiste passionné, préface de Gilles Cantagrel, éditions Delatour (Collection Organ Prestige)
www.editions-delatour.com/fr/biographies-entretiens/1547-andre-isoir-histoire-d-un-organiste-passionne-9782752100856.html
 
Le n°31 (hiver 2016) d'Orgues Nouvelles a également consacré un dossier à André Isoir pour célébrer ses Quatre fois vingt ans !
orgues-nouvelles.weebly.com/on31.html
 
Site Internet :
 
Disques d'André Isoir repris par le label La Dolce Volta
www.ladolcevolta.com/member/andre-isoir/
 
Photo © La Dolce Volta

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