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Fazil Say, Nicolas Chalvin et l’Orchestre des Pays de Savoie aux Rencontres Musicales d’Evian - Le saut à l’élastique – Compte-rendu

Vertigineuse descente au cœur du plus dérangeant de la musique que ce Concerto n°23, KV 488 de Mozart, joué par Fazil Say comme si chaque note de cette œuvre pourtant si connue était à découvrir, mais sans jamais offusquer les oreilles par trop de virtuosité ou de décibels. Toujours surprenant par la tension jubilatoire qui sourd de ses interprétations, le pianiste n’a pas besoin de rechercher des effets provocants : sans maniérisme aucun, il lance chaque note comme un jongleur, la ramasse, la recueille amoureusement comme une bulle, un nuage, une odeur précieuse. Tel est le miracle Fazil Say, qui peut choquer certains habitués d’un style plus académique. Un possédé, mais qui garde en tout point son contrôle : piano grand ouvert, dirigeant presque autant que le chef, boxant puis caressant les harmonies et les mouvements de l’orchestre. On est à l’essentiel de la musique, elle n’a plus d’époque, elle parle, tout simplement, si l’on ose dire.
 
On admire d’autant plus l’énergie et l’adaptabilité à cet électron libre du chef Nicolas Chalvin, directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie depuis 2009 et dont le travail tout en intelligente nervosité a épousé la démarche peu commune du pianiste. Le public, d’abord dérouté puis subjugué par ce conquérant hors normes, lui a extorqué une délicieuse transcription du Summertime de Porgy and Bess, et enfin son incontournable Black Earth, qui étreint le plus endurci.
 
Concert au très subtil programme derrière lequel se lisait la patte intelligente du Quatuor Modigliani, chargé de la direction artistique de ce festival renaissant, dans un cadre dont on n’a pas à louer la beauté. Une semaine de concerts de haut vol s’est donc déroulée ici, ainsi que dans le petit Théâtre du Casino, avec comme figure-clef le pianiste compositeur Jean-Frédéric Neuburger, pour axe le tournant viennois du XXe siècle et pour invités les Vengerov, Chamayou, Caussé et Moreau, entre autres ! Dans une ambiance dont se plaît à saluer la convivialité.

 

 Fazil Say et l'Orchestre des Pays de Savoie dirigé par Nicolas Chalvin à La Grande au Lac  © Marie Staggat

Encadrant Mozart, donc, deux facettes straussiennes, parmi les plus subtiles : le ton léger, enamouré et pétillant de l’introduction de Capriccio, joué avec une délicatesse consommée, et pour finir les Métamorphoses, douloureuses et torturées avec un désespoir qui ne débouche sur rien, comme s’il fallait voir là la fin de la quête d’un Mahler. Œuvre sœur de la Nuit Transfigurée de Schönberg, écrite 46 ans plus tôt, mais privée de ses ailes. Un adieu au romantisme, en prélude à la mort de Strauss, quatre ans plus tard et d’un monde qu’il avait célébré. Mais au centre de ce processus de décomposition historique, Mozart, comme un phare, on l’a dit : joué par Fazil Say avec la vitalité d’un Till Eulenspiegel, pulsion vitale que rien ne peut freiner, il plane et rebondit sans fin. Quel programme, et quelle belle réussite de la part de l’orchestre, dont l’énergie et la musicalité compensent quelques failles du côté des vents, vite oubliées !
 
Jacqueline Thuilleux
 
Evian, La Grange au Lac, 11 juillet 2015

Photo Fazil Say © Marco Borggreve

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