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Claudio Abbado, Radu Lupu et l’Orchestra Mozart à Pleyel - Confrontés à le jeunesse - Compte-rendu

On sait pourquoi Claudio Abbado aime tant à travailler avec des orchestres juniors : c’est leur virginité face au grand répertoire, qui séduit le maestro italien. Il n’a pas à redouter avec eux ce genre de réflexion : « on n’a jamais fait comme ça ! » ou bien : « on a toujours fait comme ça ! » Ce qui revient au même : le poids démotivant de la routine… Aucun caprice de la part d’Abbado, mais le souci de ménager sa liberté d’artiste et d’abord celle de réinterroger sans cesse les chefs-d’œuvre. Il a toujours procédé ainsi. Souvenez-vous de ses symphonies de Beethoven revisitées avec la Philharmonie de Berlin lorsqu’il succéda en 1989 à Karajan.

Avec la jeunesse, après les Orchestres Gustav Mahler et des Jeunes d’Europe, il est passé, vingt ans après, à la génération montante suivante avec cet « Orchestra Mozart », sorte d’orchestre école confié d’abord à Claire Gibault. Le profit au départ est double : d’une part, ces jeunes instrumentistes sont beaucoup mieux formés techniquement que ne le furent leurs aînés, d’autre part, ils ont désormais assimilé le son baroque ce qui allège d’autant dès le départ leur sonorité. C’est sur ce mélange d’inné et d’acquis qu’Abbado aime à greffer sa pédagogie pour mieux inscrire sa conception de la tradition dans l’inexorable mouvement de l’histoire de l’esthétique musicale.

Pour parvenir à ses fins, le rusé Italien a accoutumé de déstabiliser les orchestres anciens pour mieux les surprendre – ce que détestaient tant il y a trente ans les musiciens de l’Opéra de Paris ! - pour les mener là où il veut le jour du concert ou de la représentation. Avec la jeunesse, nul besoin de biaiser : le terrain est vierge comme on l’a constaté lors de son dernier concert salle Pleyel. C’est ainsi en toute « innocence », donc sans réticence d’aucun ordre, que l’orchestre junior le suit aveuglément, faisant entendre fidèlement une interprétation neuve.

Avec l’Ouverture d’Egmont, le maestro donne une leçon de rhétorique beethovénienne, qui vaut pour la scène comme pour la salle ! Les jeunes musiciens en feront leur profit pour toutes lessymphonies et autres concertos du Sourd qu’ils ne manqueront pas d’affronter. La 2ème Symphonie de Schumann frappe par sa clarté, sa lisibilité et surtout sa fantaisie maîtrisée qui sont les clés du style schumannien. Il y aura des moments de grâce du côté des violons comme de la petite harmonie. Mais les grandes envolées romantiques qui la caractérisent, victimes de ce classicisme, sont aux abonnés absents.

Comme elles le furent, du reste, auparavant dans le Concerto de piano du même Robert Schumann distillé à la pulpe des doigts par un Radu Lupu en veine de musique de chambre. Les grands accords qui ouvrent la vaste Fantaisie qui lui tint lieu de premier mouvement, ont perdu leur vertu percussive : le pianiste a décidé de chanter comme un poète. Certains critiques sont perdus, loin de leurs repères, et carrément furieux… D’autant que Claudio Abbado, qui a l’oreille si musicienne, a décidé de jouer le jeu intimiste de son soliste : il le couve du regard, déterminé à le suivre dans sa démarche au risque d’éteindre le son de l’orchestre…

Et l’on surprend alors des voix inconnues jusque là, murmurées mezza voce par la main gauche inspirée de Radu Lupu : il nous plonge tout cru dans le rêve et la folie de Schumann. Pas d’agressivité virtuose non plus dans les cadences tenues en respect. Et le pianiste roumain prolonge en bis sa Rêverie schumanienne aux confins du silence.

Jacques Doucelin

Paris, Salle Pleyel, le 5 juin 2012.

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Photo : Felix Broede
 

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