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Benjamin Lazar met en scène Donnerstag aus Licht de Stockhausen - « La rencontre de la forme et de l’expression de la douleur fait toute la force de l’opéra de Stockhausen »

Alors que l’ensemble Le Balcon fête ses dix ans d’existence, l’un de ses rêves les plus chers prend enfin vie. Les 15, 17 et 19 novembre prochains, à l’Opéra-Comique, sera donné, en création française, le premier opéra du cycle Licht (1978-2003) de Karlheinz Stockhausen. Une formidable aventure pour l’oreille, l’œil et l’esprit, en sept épisodes, commence – et se prolongera jusqu’en 2024 !
Benjamin Lazar (photo à g.), qui fête pour sa part dix ans de collaboration avec la salle Favart (marquée par Cadmus et Hermione de Lully, Cendrillon de Massenet, ou encore Cachafaz de Strasnoy), met en scène le grand rituel de Donnerstag aus Licht (Jeudi de Lumière), première journée du cycle. L'artiste était déjà à l’œuvre en 2013 à l’Athénée pour une mémorable Ariane à Naxos, spectacle fondateur dans l’histoire du Balcon (1). Aujourd’hui, il retrouve la même équipe autour d’un projet passionnant et pour le moins démesuré. Nous avons pu le rencontrer, au cœur des répétitions.
 
CC : Dans son cycle Licht, Stockhausen a détaillé une mise en scène extrêmement précise, y compris dans ses codes gestique, dansé, déclamé, son utilisation de l’espace, ses accessoires et décors… Quel est l’espace de liberté pour le metteur en scène ?
 
Benjamin LAZAR : Le compositeur est toujours le premier metteur en scène de son œuvre. C’est lui qui fait des choix interprétatifs qui ensuite habitent le corps du chanteur et le guident. Au-delà du livret, il y a des clefs d’interprétation dans la musique qui relèvent déjà du geste, du mouvement. Ensuite, un dialogue s’établit entre le metteur en scène et le chef, qui s’élargit, dans notre cas, à toute une équipe !
Stockhausen réinvente en effet, à sa manière, l’idée d’œuvre d’art totale, avec la mémoire du modèle wagnérien dont il s’inspire et s’affranchit au moyen d’autres choix formels. On peut également penser aux ballets de cour baroque, avec ce mélange de danse, de théâtre, de musique et la présence d’un personnage réel, caché sous un autre, allégorique. Dans le ballet de cour, c’est le Roi, et ici, c’est le compositeur lui-même ! Car Michael est un double de l’auteur.
Notre premier enjeu a été de rendre le plus clair et le plus évident possible, le langage de Stockhausen. Cette quête de clarté ne se fait pas sans un parti pris de mise en scène. Nous avons cherché à comprendre ce que voulait faire le compositeur à tel ou tel moment, repérer les systèmes d’échos au sein de la partition, pour décider d’un angle de lecture que l’on puisse développer. Tout ceci implique des choix et des inventions, toujours dans l’esprit de l’œuvre.

Donnerstag Balcon

En répétition ... © Stefan Brion
 
Comment définir cet esprit ?
B.L. : Stockhausen a une cinquantaine d’années quand il commence le cycle Licht, qui représentera plus de vingt ans de travail. Il est passé par une expérience de la musique d’une intensité et d’une diversité incroyables : le jazz, la musique contemporaine la plus pointue, la diffusion de la musique amplifiée, l’usage de la musique électronique… bref, il a un bagage énorme. Licht est une entreprise démiurgique, quasi divine, avec les sept opéras des sept jours de la création, à l’intérieur desquels le compositeur va placer des éléments extrêmement sensibles et intimes. Rien d’une œuvre figée, immobile.
Nous suivons dans Donnerstag, le chemin d’un homme qui tente de dépasser les traumatismes individuels et collectifs d’une société. Ici, c’est la traversée (côté allemand) de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle Stockhausen perd sa mère, enfermée puis exécutée parce qu’elle était considérée comme malade mentale, puis son père, tué au front. Du choc indépassable entre la découverte de son nom musical et de la guerre, naît une œuvre extrêmement formelle (« superformule » des trois lignes musicales qui structurent le cycle entier) et en même temps, habitée par une intense émotion. C’est cette rencontre entre la forme et l’expression de la douleur qui fait la force de l’opéra.

Benjamin Lazar

© Stefan Brion
 
Comment montrer cette force au spectateur ?
B.L. : Cela passe par un certain déblayage de ce qui pourrait empêcher de voir cette chose essentielle. Nous avons fait des transpositions à partir de clés que nous livre Stockhausen. Par exemple, dans la dernière scène « Vision » qui résume en quelque sorte tout l’opéra, Michael, sous ses trois formes - instrumentale, chorégraphique, vocale - dit : « je me suis employé à jouer comme un enfant avec des sons ». Cette connexion lumineuse à la musique, établie dans les premières années de Stockhausen, lui sert de moteur et de résistance à l’angoisse, à l’horreur, à l’annihilation de la volonté. Grâce à la vidéo de Yann Chapotel, nous nous appuyons sur la présence et l’esprit de l’enfant qui élucubre cette histoire et la guide.

Quid du livret, souvent qualifié de naïf ? Notamment à propos du 3ème acte, sur la planète Sirius, avec la présence de Lucifer…
B.L. : Boulez a reproché à Stockhausen cette naïveté, en lui conseillant de ne pas écrire lui-même ses livrets … Lucifer dit à Michael : « tu es naïf », ce qui fait d’ailleurs supposer à Maxime Pascal que, peut-être, la figure de Lucifer n’est pas totalement étrangère à Boulez ! Le personnage du père qui se transforme en Lucifer et d’autres formes perturbatrices permettent au compositeur d’intégrer une certaine ironie, une dimension critique à l’intérieur de son œuvre.
D’autre part, le livret est très bien composé, très cohérent dans sa progression. Le troisième acte ne vient pas de rien, nous avons plusieurs indices, livrés dès le début, dans la scène très intense de l’enfance. Il y a des liens entre la folie de la mère et ce qui se passe à la fin avec le rituel sur Sirius. Le troisième acte est celui de l’impossible retour à l’enfance et du « retour de Michael à la maison ». Même les anges sont en déshérence. Au milieu du doute, le temps de la musique permet de faire exister ce qui ne peut exister dans un temps logique et réel.

Donnerstag Balcon

Henri Deléger © Stefan Brion
 
Pour nous spectateurs, qui ne connaissons pas les codes, comment pouvons-nous entrer dans Donnerstag ?
B.L. : En faisant voir la musique ! Le 2ème acte est musicalement sublime avec ce concerto pour trompette, extrêmement précis mais qui nous évoque l’esprit du jazz ou la liberté de l’improvisation.
Mettre en scène des instrumentistes, au sens de « personnages-instruments », c’est juste génial, ça ne se voit jamais ! C’est l’alliance de l’instrument et de l’homme qui fait naître une nouvelle nature en quelque sorte. On laisse d’ailleurs toute la place aux gestes et déplacements polysémiques. Voici des années que Henri Deléger (Michael, trompette) travaille sur ce rôle écrasant, aussi bien physiquement que mentalement. Il a eu de nombreuses sessions avec Markus Stockhausen, trompettiste et fils du compositeur. Idem pour Emmanuelle Grach, qui a transmis la danse à tout le monde. Or, c’était un vrai défi technique ! Le langage est très précis mais aussi très simple, très naturel, une fois que l’on se l’est approprié. Cela devient une seconde nature, comme le Nô ou le théâtre balinais, dont d’ailleurs Stockhausen s’inspire.

Maxime Pascal

Maxime Pascal  & Benjamin Lazar © Sefan Brion

Quel le principal dispositif de la mise en scène ? Evolue-t-elle encore, au fil des dernières répétitions sur le plateau ?
B.L. : Toujours en lien étroit avec Maxime Pascal et Adeline Caron (décoratrice et costumière), nous avons d’abord déterminé l’espace de jeu. Comme nous l’avions fait déjà avec le Balcon pour Ariane a Naxos, nous avons gardé l’idée d’orchestre-monde ; ainsi espace de jeu et espace musical se rejoignent. Cet ouvrage est si précis qu’on est dans l’obligation d’arriver prêts sur le plateau pour répéter. Après, jouer c’est explorer ; on découvre toujours des choses imprévues en situation. L’expérience du jeu va justement permettre de le simplifier.
Dans le 1er acte par exemple, nous vivons un souvenir au présent. Quelle est la part d’éléments réels ? de fantasmes ? Cette scène ressemble à un rêve dans sa grammaire, avec des superpositions, des détails qui passent en premier plan et qui vont définitivement s’imprimer dans l’esprit de l’enfant. Nous y avons récemment changé un détail d’accessoire qui nous est apparu beaucoup plus juste pour faire comprendre ce rêve. Après un énorme travail préparatoire, il reste donc une marge d’invention encore, dans l’interprétation, la qualité du jeu.
Donnerstag devrait prendre une dimension incroyable dans le cadre de Favart. Comme à la Scala où l’œuvre a été créée, nous sommes dans un théâtre à l’italienne. Nous commençons à 6 sur le plateau pour finir ... à 150 ! Et plus le public en salle, cela devrait être plein comme une cocotte-minute ! L’énergie du public fait bien évidemment partie de l’intensité de l’œuvre.
 
Propos recueillis par Gaëlle Le Dantec, le mardi 23 octobre 2018.

(1) www.concertclassic.com/article/ariane-naxos-par-lensemble-le-balcon-lathenee-quel-talent-compte-rendu

Stockhausen : Donnerstag aus Licht
15, 17, et 19 novembre (18h30)
Paris – Opéra-Comique
Spectacle en allemand surtitré. De 6 à 90€.
Durée du spectacle : 5h (dont 2 entractes)
www.concertclassic.com/concert/donnerstag-aus-licht

Photo © Stefan Brion

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